
(photo du net)
Ce qui m’avait le plus frappée lorsque j‘étais enfant, c’est la dichotomie de caractère entre ma grand-mère Fernande et sa propre mère, Valentine.
Mamy Fernande était une femme très belle et très douce, mais d’une grande pudeur et extrêmement réservée. J‘ai envie de dire qu‘elle semblait rester à l‘orée de sa vie, comme si elle n‘osait pas l‘investir. D’ailleurs, l’image que j’en ai est ma Mamy assise devant la fenêtre de sa salle à manger, dans son chalet, elle regarde ses roses tout en me parlant de son enfance ou de son amour (Achille, son mari décédé), mais à aucun moment elle ne me regarde, en fait je n’existe pas, personne n’existe plus depuis qu’Achille l’a quittée.
Il m’est donc impossible de vous dire le genre de jeune femme que fut ma grand-mère, puisque cette jeune femme s’est éteinte un jour de septembre 1935.
La Mamy que j’ai connue n’était donc ni chaleureuse ni câline, elle se laissait embrasser sans embrasser elle même, elle ne prenait jamais dans les bras.. elle n’était pas actrice de sa vie.
D’ailleurs, lorsque ma Marraine, plus jeune, demandait à sa mère "pourquoi nous arrive-t-il tant de malheurs ??" Mamy lui répondait "que veux tu ma fille .. quand on est née sous une mauvaise étoile.."
Savoir que cette Mamy n’a jamais pu faire le deuil de son premier époux permet de mieux comprendre comment ma Maman, ensuite, n’a pas su choyer ni défendre ses propres enfants (notamment ses filles) des adversités de la vie, pour la simple raison que carencée de père, Maman n‘avait pas non plus eu de mère.
Mon arrière-grand-mère Valentine, elle, était totalement différente.
Physiquement, elle était aussi très belle, mais au contraire de sa fille elle était brune aux yeux noirs. Je n’ai vu qu’une seule photo d’elle jeune femme, photo qui a hélas disparu je ne sais où.. Elle était vraiment magnifique, elle avait un corps svelte, une taille très fine, soulignée par les robes que l‘on portait en 1900 (elle était née le 12 juin 1879)
Alors, pour ces deux femmes qui ont subi le même type d’épreuves, perdre leur mari jeune après avoir grandi sans père, qu’est-ce qui a fait la différence ? Pourquoi l’une est-elle restée à terre là où l’autre a pu puiser de la force en elle et se relever ?
Eh bien pour le comprendre il nous faut retourner à Auvers, la ville natale de mon arrière grand-mère.
Nous sommes en 1857 et il y a là Armand, un petit garçon de neuf ans et demi dont toute la vie va changer : en effet, sa mère Angélique se marie avec Jean-Baptiste-Bernard, un militaire originaire de Seine-et-Marne. Par ce mariage, Jean-Baptiste fait à Armand, qui est un enfant de la honte, un fils sans père, un "bâtard", il lui fait le plus somptueux des cadeaux : il lui donne son nom.
Il faut dire que Jean-Baptiste, il ne la connait que trop, cette souffrance de croître au sein d’une femme qui se meurt d’aimer un homme qu’elle n’aura jamais, la souffrance de venir au monde dans la clandestinité ..
Alors oui, quand il rencontre Angélique, une femme perdue, il lui semble revoir sa propre mère, il lui semble surtout revoir en Armand le petit garçon brisé qu‘il a été, ayant grandi sous les méchancetés et les railleries de ceux qui n’ont pas connu ces affres. Et il veut introduire enfin de la douceur et de la générosité dans la vie de ce petit garçon qui n‘en a jamais connu.
Voilà ce qu’il fait, Jean-Baptiste, "le père Bernard" comme on l’appelait, Celui par qui la bonté arrive.
Dans cette histoire, il y a Jean-Baptiste et Armand qui sont des enfants naturels, plus précisément des fils naturels.
Est-ce pour cela que Valentin, le fils aîné d’Armand, lui est arraché ? comme si la vie était frileuse, n’osait pas prendre le risque que Valentin vive, en tant que fils, avec ce patrimoine inconscient si lourd de souffrances ?
Mon arrière grand-mère Valentine, née exactement 5 ans après (son frère était aussi du mois de juin) grandira dans l’ombre de ce frère disparu, dont on ne parlera jamais, mais qui laissera une empreinte indélébile dans la trame familiale : l’urgence terrible d’avoir un fils à tout prix. Et il faudra attendre trois générations, il faudra attendre notre Maman, ma Maman, qui décidément avait un lourd tribut à payer, pour qu’enfin soit réparée la souffrance de la disparition de ce(s) fils.
Valentine a une enfance et une jeunesse heureuses. Ses parents l’aiment tendrement, autant que leur fille Alice qu’ils auront dix ans après, en 1889 (c’est cette Tante Alice qui épousera Henri, le demi-frère de Mémère Nini).
Ensuite, comme je l’ai déjà raconté, le 24 juin 1900 Valentine a le coup de foudre pour un jeune Suisse qui travaille comme jardinier au Château de Montebello. Ils vivent un amour si passionnel et si fou que neuf mois très précisément après, le 5 avril 1901, naît ma grand-mère Fernande, une belle petite blonde aux yeux bleus comme son papa.
Joseph est toujours brouillé avec sa mère et ne manifeste pas le désir de retourner en Suisse.. D’ailleurs, ils achètent un petit appartement ici, et y auraient sans doute coulé des jours heureux si seulement le destin n’avait pas rappelé Joseph dans son pays natal ..
Mais c’est comme ça. Un jour de 1906, il regagne la Suisse, avec sa femme que les parents de Joseph ne connaissent même pas, et leur petite fille qui a déjà 5 ans..

(photo du net)
genre de robe que portait mon arrière grand-mère Valentine, sur la photo dont je me rappelle..
(mais elle n'avait pas cette posture figée) (on aurait plutôt dit qu'elle dansait)

(photo du net)
... et le jupon qu'elle devait porter dessous
(et encore en dessous, un corset ..)