la nausée
Qui l’eût cru ? moi la romantalité faite femme, moi qui ai toujours été une grande Amoureuse devant l’Eternel, une fille qui accorde une importance sans borne à ce sentiment-là, avec son sel, avec ses larmes, avec son trop de tout, toujours trop .. j’ai la nausée de l’Amour.
Pourtant, j’ai toujours fait partie des grandes adoratrices de cette secte. C’était toute ma vie, j’y puisais ma force, au besoin en redonnant un petit coup de fraîcheur aux histoires passionnelles qui me tombaient sous la main. Celle de Julie, par exemple, ma chère Julie dont je porte le nom, cette nounoune qui a passé sa courte existence à se languir d’un homme qui se moquait pas mal de son p’tit cœur. Un p’tit cœur qui, comme le mien, fonctionnait pourtant à merveille : il battait fort, faisait des envolées, ding dong, c’était toujours la fête sur la planète.
Ben moi c’était pareil : l’Amour venait, me donnait l’impression folle de gonfler de partout, balayait toutes mes résistances, toutes mes réticences. Je me retrouvais ondoyée, baignée d’un fleuve neuf, le fleuve de l’amour qui me faisait sentir instantanément comme ça allait être fort, comme ça allait être bon, alors on s’embrassait, on se jurait, on se reconnaissait, on n’avait plus jamais froid. On était deux. Des fois on se mariait et on avait beaucoup d’enfants, on partageait une maison bleue accrochée à la colline, on se regardait .. mais on ne se voyait plus.
J’y ai cru. Un demi-siècle, j’y ai cru. J’y ai cru sincèrement et je ne peux même pas me moquer de ma propre naïveté. Je respecte cette fille que j’ai été, cette digne descendante de Julie, je la comprends, elle était friable et tendre comme de la craie.
D’ailleurs, il m’arrive parfois, l’espace d’une seconde, de repenser à cette décharge électrique qui me comblait, qui m’emplissait jusqu’à la folie de plaisir et d‘amour, du bonheur d‘être moi, du bonheur d‘être à lui, qui me rendait pleine, indulgente et docile. Qui me rendait Vivante. Mais il n’y a plus la pureté, il n’y a plus la naïveté, juste le souvenir de la souffrance qui va avec. Peut-être que c’est triste, peut-être que c’est bien, j’en sais rien.
Toujours est-il qu’aujourd’hui, j’ai la nausée.
